Vienne la Rouge

Je comptais vous faire visiter aujourd’hui un nouvel aspect de Vienne… mais une visite de ce genre sans tout le contexte historique qu’il y a derrière, c’est un peu comme le capitaine Kirk sans son Enterprise : ça sert à rien. Or il y a tellement de choses à dire côté Histoire que j’ai préféré séparer ça en deux parties. Comme ça, la prochaine fois, on aura déjà en tête l’essentiel et on pourra s’attarder tranquillement sur les constructions liées à ce que je raconte ci-dessous. C’est donc parti pour une page d’Histoire !

Parlement

Parlement autrichien

À la naissance de la Première République d’Autriche, à l’issue de la Première Guerre mondiale, le Sozialdemokratische Arbeiterpartei (SDAP pour les intimes), en français le parti social-démocrate, était particulièrement fort. Aux toutes premières élections libres autrichiennes, en 1919, il a remporté plus de 40% des voix, se plaçant ainsi comme le premier parti du pays. Et dans l’entre-deux-guerres, plus de 10% de la population autrichienne était membre du SDAP. Pour comparaison, en France, les membres du Parti Communiste, à l’apogée de celui-ci (1978), comptaient pour moins de 1,3% de la population. Et je ne crois pas qu’un autre parti ait fait mieux que ça.

François Joseph

François-Joseph, empereur d’Autriche de 1848 à 1916

En matière de progrès social, l’Empire d’Autriche passait déjà plus ou moins pour un pays pionnier. Les Autrichiens jouissaient d’un jour de repos hebdomadaire depuis 1885, d’un système de sécurité sociale depuis 1888 et de congés payés depuis 1910. En France, il a fallu attendre à chaque fois entre 20 et 40 ans de plus, pour en obtenir autant. Bon, il faut bien dire qu’en ce domaine, la France avait comme un train de retard par rapport à ses voisins. Mais l’Empire d’Autriche a vraiment fait partie des tout premiers à chaque fois. Seule l’Allemagne peut se vanter d’avoir été plus rapide, grande initiatrice du système de sécurité sociale et des congés payés qu’elle a été. Mais l’Empire d’Autriche n’a mis dans chaque cas que 5 ans pour suivre… sauf pour le repos hebdomadaire, où c’est lui-même qui a initié le mouvement. (Pas sûr à 100% de ce dernier point… mais je n’ai trouvé aucun pays qui ait mis ça en place plus tôt.)

Karl Seitz

Karl Seitz, premier président d’Autriche, de 1919 à 1920, puis maire de Vienne de 1923 à 1934

Néanmoins, à la chute de l’Empire, l’Autriche va connaître une grande vague de nouvelles réformes sociales, mises en place par une coalition du SDAP avec le second parti du pays : le Christlichsoziale Partei (les « Chrétiens-Sociaux », souvent abrégé en CS). En novembre 1918, à peine une semaine après l’avènement de la République, la journée de travail de huit heures maximum est instaurée. On met aussi en place un système d’allocations de chômage. Puis, pour un aspect où l’Autriche était vraiment à la bourre, on interdit le travail des enfants de moins de 12 ans. (En France, c’était le cas depuis 1874.) Dans la foulée, on abolit la peine de mort. (Même si elle sera rétablie une quinzaine d’années plus tard – cf. plus bas.) Et enfin les femmes obtiennent le droit de vote. En même temps que les hommes, en un sens, puisqu’on est toujours en 1918 et que les premières « vraies » élections du pays, j’en parlais deux paragraphes plus haut : elles se sont tenues en 1919.

Au niveau national, la domination du SDAP est cependant de courte durée : en 1920 ont lieu de nouvelles élections, qui sont une défaite pour les sociaux-démocrates. Leur alliance avec les conservateurs du CS prend fin. Et ceux-ci auront le dessus pour toute la décennie à venir.

Rathaus

La Rathaus, la mairie de Vienne

L’arrivée au pouvoir du CS a été possible grâce au soutien des provinces rurales du pays, qui, en Autriche, ont toujours été ancrées à droite. Ce qui reste d’ailleurs vrai aujourd’hui. La capitale autrichienne, en revanche, est sans aucune contestation possible le territoire de la gauche. Le SDAP, qui sera plus tard renommé SPÖ (pour Sozialedemokratische Partei Österreichs), domine très largement le paysage politique de la ville. De 1919 jusqu’au début des années 1990, il y obtient systématiquement entre 50 et 60% (voire plus) des suffrages.

La montée du FPÖ à partir de la fin des années 80 l’a affaibli et l’a fait passer sous la barre des 50% mais jusqu’à très récemment, le SPÖ gardait la main mise sur la capitale. En 2005, il frôlait encore les 50%, plus de 30 points devant l’ÖVP (parti conservateur qui a succédé au CS), le second parti de ces élections. Ce qui rend d’autant plus choquant la montée spectaculaire du FPÖ à Vienne ces dernières années, celui-ci y ayant fait pratiquement jeu égal avec le SPÖ aux élections de l’an dernier.

Jakob Reumann

Jakob Reumann, maire de Vienne de 1919 à 1923

Mais n’allons pas trop vite et revenons aux années 20. À la base, Vienne faisait partie du Land de Basse-Autriche. Or, dans la campagne, le CS était loin devant. Alors que dans la capitale, qui contenait à elle seule la moitié de la population du Land, c’était au contraire le SDAP qui dominait, comme on vient de le voir. Les deux partis se sont donc mis d’accord afin de pouvoir faire chacun ce qu’il voulait dans son coin, sans être dérangé par l’autre : en 1922, on a officiellement séparé Vienne de la Basse-Autriche en en faisant un nouveau Land.

Ayant les mains libres, le SDAP s’est efforcé de faire de la capitale autrichienne le plus bel exemple possible de social-démocratie. Certes, au niveau national, il restait minoritaire. Mais on est là dans une république de type fédéral et les Länder disposent de grandes libertés. C’est donc ainsi qu’on a commencé à parler de Vienne la Rouge, observée attentivement par toute l’Europe pour ses séries de réformes assez incroyables pour l’époque.

Pour commencer, les sociaux-démocrates ont créé de nouveaux impôts. Dix-huit, en tout. Une bonne partie visait uniquement les biens et services de luxe : voitures, chevaux, domestiques… À la fin des années 20, ces nouvelles taxes sur le luxe comptaient pour 20% des revenus totaux du Land. Il faut dire que Vienne avait son lot de familles riches. Et les Rothschild à eux seuls ont rapporté des millions à la capitale.

Mais l’impôt le plus important fut le Wohnbausteuer, une sorte d’équivalent des taxes d’habitation et foncière actuelles, en France. Tout le monde devait le payer. Mais les habitants d’appartements très modestes ne devaient pratiquement rien, tandis que ceux de maisons luxueuses étaient fortement imposés. De telle sorte que 45% de l’argent que rapportait cet impôt à la commune venait de seulement 0,5% des foyers.

Cependant, le domaine où Vienne la Rouge se distingua le plus, ce ne sont pas les impôts eux-mêmes mais ce que la ville fit de tout l’argent ainsi récolté.

À la sortie de la Première Guerre mondiale, la capitale autrichienne connaissait une grave crise du logement. La guerre avait provoqué une inflation considérable. Au point qu’en 1917, l’Empire fit redescendre et bloqua par décret tous les loyers au niveau d’avant-guerre. Ça a amélioré les choses à court terme, puisque beaucoup de familles ont pu à nouveau payer un loyer grâce à cela. Le hic, c’est que plus aucune société privée ne voulait construire de nouveaux immeubles, les faibles loyers imposés par la loi ne permettant pas de rendre l’investissement rentable. Ce qui s’est avéré très problématique à la fin de la guerre, quand Vienne s’est retrouvée submergée de réfugiés venus des anciens territoires de l’Empire, en particulier de Galicie (région à cheval sur les Pologne et Ukraine actuelles).

Grâce à ses nouveaux revenus, le Land s’est lancé dans un immense projet de construction de logements sociaux. De 1923 à 1934, c’est 60 000 nouveaux appartements qui seront construits. Les locataires étaient sélectionnés selon un système de priorité qui était grosso modo fonction du niveau de précarité de la situation de chacun.

Karl Marx Hof

Karl Marx Hof, le plus célèbre de ces immeubles

Comme leur construction était directement financée par les impôts, les loyers de ces habitations étaient extrêmement faibles : environ 4% des revenus de chaque famille. J’aimerais bien pouvoir en dire autant de notre loyer à nous. Et si jamais les locataires étaient en difficulté financière, pour cause de maladie ou de chômage, par exemple, il y avait une grande tolérance sur les retards de paiement.

Pour accompagner ces nouveaux immeubles, on construisit également un grand nombre de kindergartens (équivalent des écoles maternelles françaises mais avec un aspect « école » bien moins présent), de bains publics, de centres sportifs et d’activités diverses…

Et le plus beau, dans tout ça, c’est que, de un, les sociétés privées ne voulant pas acheter de terrains pour les raisons qu’on a vu plus haut, la commune a pu en acheter autant qu’elle voulait pour une bouchée de pain… et que, de deux, tous ces investissements ont permis de réduire un grand coup le taux de chômage. Si elle est pas belle, la vie.

Pour ne rien gâcher, les Viennois jouissaient de pas mal d’autres avantages. Les soins médicaux étaient entièrement gratuits. Et la municipalité gérant dorénavant elle-même les réseaux de gaz et d’électricité, cela a permis de réduire les prix de façon non-négligeable.

Cela allait donc on ne peut mieux dans la capitale autrichienne. Malheureusement, la crise de 1929 arriva et, comme toujours dans ces cas-là, les extrêmes montèrent. Déjà qu’avant, les relations entre droite et gauche étaient tendues à l’extrême. En juillet 1927, il y avait même eu de premiers affrontements, faisant tout de même près d’une centaine de morts. Maintenant, ce n’est plus qu’une question de temps pour que ça explose pour de bon.

Aux élections de 1930, la gauche avait presque l’impression de pouvoir se réjouir : le SDAP redevenait le premier parti du pays. Mais c’était uniquement grâce à la percée de plusieurs partis d’extrême-droite, qui prenaient beaucoup de voix au CS. CS qui, de toute façon, s’était déjà nettement radicalisé de son côté.

Wien, Aufmarsch der Heimwehren

L’Heimwehr qui parade dans Vienne, en 1931

À ce moment-là, les tensions étaient telles que chacun des deux partis avait sa propre milice. De véritables armées, aux effectifs très importants. Le SDAP disposait de 80 000 hommes armés. À comparer aux 25 000 de l’armée régulière. Et le CS, de son côté, était associé à l’extrême-droite au sein de l’Heimwehr, dont la taille équivalait à celle de l’armée.

En 1918-1919, CS et SDAP avaient travaillé main dans la main pour mettre en place les réformes sociales dont je parlais au début. Maintenant, ils sont prêts à s’entre-tuer pour de bon à la première occasion. Il y en a qui ne font pas dans la demi-mesure…

Aux élections viennoises de 1932, la gauche reste toujours aussi forte, avec 59% pour le SDAP. Mais à droite… le CS est descendu de façon spectaculaire, à 20%, ses voix lui ayant été prises par un nouveau venu, qui a de toute évidence réussi à rassembler une bonne partie de l’extrême-droite : le NSDAP, plus connu sous le nom de « parti nazi », qui obtient plus de 17% des suffrages.

Non, ça ne sent pas bon. En fait, ça ne sent tellement pas bon que ce sera même les dernières élections en Autriche avant la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Engelbert Dollfuss

Engelbert Dollfuss

Depuis mai 1932, c’est un certain Engelbert Dollfuss, du CS, qui est chancelier d’Autriche. L’arrivée d’Adolf Hitler au pouvoir en Allemagne en janvier 1933 met le pays sous pression, Hitler affichant clairement sa volonté d’annexer l’Autriche. Et ce n’est pas la montée des Nazis en Autriche-même qui allait arranger les choses.

En mars 1933, Dollfuss se met alors à suivre un cheminement similaire à Hitler : sous de vagues apparences de légalité, il transforme le pays en dictature. Avec cependant une grosse différence par rapport à l’Allemagne : régime totalitaire et nationaliste, oui, mais anti-nazi, Dollfuss étant complètement opposé à l’Anschluss. (Et puis, accessoirement, le régime était beaucoup moins antisémite. De nombreux Juifs allemands se sont d’ailleurs réfugiés en Autriche.)

Hitler

Adolf Hitler

Résultat, en plus de toutes les suppressions de libertés habituelles (presse, grève…) et du rétablissement de la peine de mort (parce que c’est toujours sympa), les partis communiste et nazi sont interdits. Beaucoup de membres de ce dernier sont même envoyés dans des camps de concentration. Je vous laisse imaginer comment Hitler a pris la chose.

Cependant, ce n’est pas ça qui va arranger quoi que ce soit sur l’autre front. En janvier 1934, la gauche déclenche une grève générale… qui aboutit finalement, en février, à une guerre civile. Les forces armées du SDAP affrontent l’Heimwehr… puis l’armée autrichienne, qui se joint à la fête. Celle-ci est de courte durée : 5 jours. Mais les combats font quand même entre 1 500 et 2 000 morts.

À l’issu de cette guerre civile express, le SDAP est interdit (d’où son changement de nom en SPÖ). Et on met en place un parti unique, le Vaterländische Front ou, en français, le Front Patriotique, qui n’était pour l’essentiel qu’un nouveau nom donné au CS, sauf qu’il était maintenant associé plus étroitement à l’Heimwehr. Voilà donc comment prend définitivement fin la Première République.

Pour la suite de la dictature de Dollfuss, ça ne va pas durer très longtemps. En octobre 1933, il avait déjà échappé à une première tentative d’assassinat des Nazis… mais il ne survivra pas à la seconde, en juillet 1934. Ce coup-ci, les Nazis avaient vu les choses en grand et ont tenté un coup d’état. Un peu partout dans le pays, ils ont pris les armes pour s’emparer du pouvoir par la force. Ils ont échoué seulement grâce à l’intervention de l’Heimwehr (encore elle), qui les a matés.

Mussolini

Benito Mussolini

À la base, Hitler avait prévu d’envahir l’Autriche avec ses troupes, contre lesquelles l’Autriche n’aurait pas pu faire grand-chose, afin d’assurer la réussite du coup d’état. Mais de ce côté, c’est Mussolini qui s’est porté au secours de l’Autriche, menaçant Hitler d’une guerre si jamais il passait la frontière.

Pour les Nazis, c’était donc raté pour cette fois. Un nouveau chancelier succéda à Doffluss. Et on entassa les Nazis dans les camps de concentration. Mais ce n’était que partie remise : en 1938, Hitler l’emportera… et la suite, vous la connaissez.

Le côté presque déroutant, dans tout ça, c’est que l’assassinat de Dollfuss par les Nazis a donné à ce dernier l’image d’un héros ayant sacrifié jusqu’à sa vie pour combattre le nazisme. Pas banal, pour un dictateur d’extrême-droite.

Et maintenant, pour la visite elle-même, ça se passe ici.

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Une réflexion sur “Vienne la Rouge

  1. Pingback: Le logement social à Vienne | Blogue de Jean-Pierre Martel

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