Le Franc-parler Néerlandais

À la fin de mon article sur le choc culturel, je promettais de vous donner un exemple concret de différence culturelle qui peut être problématique, pour un Français vivant aux Pays-Bas. Vous ne pourrez pas dire que j’ai mis longtemps à tenir cette promesse car voici l’exemple promis.

Par défaut, quand on ne parle qu’une seule langue, on imagine que toutes les langues sont parfaitement équivalentes et que pour passer de l’une à l’autre, il suffit d’une traduction littérale, avec peut-être des petites subtilités comme un réagencement des mots dans la phrase et des terminaisons ici ou là. Dans le cas le plus extrême, le système d’écriture est différent… mais sûrement pas de raison qu’une simple traduction change le sens de la phrase.

La réalité n’est peut-être pas complètement à l’opposé de ça… mais elle en est quand même très loin. Traduire un texte en modifie pratiquement à coup sûr le sens. Parfois très légèrement… parfois de façon vraiment importante.

Ces différences peuvent par exemple venir de fonctions de la langue de départ sans équivalent dans celle d’arrivée (ou inversement). Si cela vous intéresse, il y a Tom Scott qui a fait une vidéo où il explique ça très bien, avec quatre exemples parlant. (Vidéo en anglais mais il y a des sous-titres en français)

Cependant, ce n’est pas l’aspect dont je veux parler aujourd’hui. Les différences entre les langues viennent aussi (et surtout) du fait qu’elles sont toujours le reflet des cultures des peuples qui les parlent. Et constituent de ce fait des portes ouvertes vers celles-ci. C’est ce qui rend l’apprentissage des langues aussi intéressant… mais également ce qui le rend parfois difficile. Car pour exprimer une idée similaire, deux personnes, si elles sont de cultures différentes, peuvent dire quelque chose de radicalement différent.

Dans le cas du néerlandais, le gros truc auquel il faut s’habituer, c’est le franc-parler. C’est quelque chose que l’on retrouve en allemand : on dit les choses de façon très directe. Concernant l’allemand, j’en profite pour faire de la pub à un autre excellent vidéaste : Rewboss, un britannique expatrié en Allemagne depuis vingt ans, qui a fait une vidéo très drôle sur le sujet. (Vidéo en anglais, par contre, et pas de sous-titres en français, cette fois)

En français, on arrondit systématiquement les angles avec des conditionnels à foison et des formulations parfois franchement détournées. Y compris pour des choses parfaitement anodines. Type « tu pourrais me passer le sel, s’il-te-plaît ? » En néerlandais, la même demande ressemble plutôt à « je veux le sel ». Suivi d’un alsjeblieft (« s’il-te-plaît »), quand même, histoire de. Vous avouerez que c’est pas la même chose.

Au marché ou dans les boutiques, cela peut jouer des tours. Maintenant, on essaye de rester en néerlandais, tant qu’on peut, et on fait donc avec les formulations néerlandaises. Mais au départ, on utilisait l’anglais, qui utilise des tournures assez équivalentes à celles du français, avec ses would et ses could (« serait » et « pourrait »). Résultat, j’ai le souvenir d’un vendeur quelque peu moqueur qui nous dit avec un grand sourire que « oui, on peut acheter ça ». La blague idiote qu’on a tous fait… sauf que là, ça vient de quelqu’un qui n’aurait jamais formulé ce genre de demandes de cette façon.

Là où c’est devenu plus problématique, c’est cette fois où, à cause de ça, le vendeur n’a tout simplement pas compris. On était là pour choisir un four et quand on a dit au vendeur qu’on « voudrait » prendre tel modèle, il a cru qu’on voulait lui poser des questions avant de nous décider. Eh, forcément, un conditionnel, c’est qu’on n’était pas encore décidés ! Et, étant donné que nous, sur le coup, on n’a pas compris non plus ce que lui avait bien pu comprendre, il y a eu comme un silence gênant. Lui attendant que les questions arrivent, nous attendant qu’il s’occupe de la vente…

Mais si la langue néerlandaise est aussi directe, ce n’est que le reflet d’une culture où le franc-parler est la règle. Une conséquence d’une différence plus fondamentale. Et c’est là que le choc culturel va se montrer au grand jour.

Bon, alors, pour la suite de cet article, oui, évidemment, c’est des grosses généralisations : tous les gens sont différents. Mais il y a très clairement des grands traits qui se dégagent, quand on compare les habitants de différents pays. Ce que je dis dans la suite va être plus ou moins marqué selon les personnes… mais globalement, ça reste vrai.

Bref ! Prenons donc un exemple ! Admettons que vous faites une présentation orale sur un sujet quelconque devant vos collègues. Malheureusement, vous vous rendez compte que ça ne s’est pas passé au mieux. À cause du stress ou de n’importe quoi d’autre, vous avez raté votre truc. Vous voulez savoir ce qu’en ont pensé vos collègues, vous leur posez donc la question.

Si on était en France, vous auriez droit à tous les coups à des formulations détournées. On ne vous dira pas que c’était bien (encore que… des « c’était bien mais… » sont probablement à prévoir) mais on ne vous dira certainement pas non plus que c’était nul. Il faut plutôt s’attendre à du « ça aurait pu être mieux ». À l’occasion suivi d’un « mais ce n’était pas si mal ». En fait, sauf si vous tombez sur quelqu’un qui a une dent contre vous, il y a de grandes chances pour que tout le monde minimise votre raté.

Maintenant, si vous posez la même question à un Néerlandais, la réponse sera beaucoup plus probablement : « c’était de la merde. »

Ouais, ça peut faire mal, quand on ne s’y attend pas. Mais qu’on soit d’accord : les Français d’avant pensaient strictement la même chose. Et une fois la personne concernée partie, ils auront exactement le même discours que le Néerlandais. La grosse différence, c’est que les Français ne vous diront jamais ça en face. Alors que si vous demandez son avis à un Néerlandais, il vous le donnera vraiment. Tel quel et sans détour. Et il faudra bien vous y faire.

Le point de vue français, bien sûr, c’est que c’est une question de gentillesse : on épargne la personne qui vient d’avoir un raté, on ne veut pas l’offenser. Lui dire que « c’était de la merde », même si dans le fond on le pense, c’est vu comme une attaque. J’ai grandi avec cette logique, donc je perçois ce comportement comme parfaitement normal. Mais pour un Néerlandais, ne pas dire ce qu’on pense réellement est hypocrite. Et ça, l’hypocrisie, les Néerlandais en ont horreur. Un point de vue qui me paraît aussi complètement logique et tout aussi valable.

Alors oui, pour un Français qui part vivre aux Pays-Bas, ce franc-parler occasionnera certainement des expériences très douloureuses. Mais cette façon de faire a aussi ses avantages. D’abord, si quelque chose n’allait pas dans ce que vous avez fait, vous allez le savoir pratiquement à coup sûr et vous allez donc pouvoir le corriger. Ce qui est un peu à la base de la mentalité néerlandaise : on dit les choses parce qu’il n’y a que comme ça qu’on pourra les améliorer. Mais il y a aussi un autre gros avantage : quand un Néerlandais vous dit qu’il a aimé ce que vous avez fait, ce n’est pas de la politesse, il le pense vraiment. Du coup, un compliment, s’il vient d’un Néerlandais, a de fait plus de valeur que s’il vient d’un Français. Pas qu’un Français ne puisse pas faire un vrai compliment, bien sûr. Mais si ce compliment n’est pas là par simple politesse, il devra en rajouter, avec des « vraiment », « beaucoup » et autres, pour le faire comprendre à son interlocuteur. Alors que si un Néerlandais en rajoute autant, c’est qu’il est vraiment super-méga-enthousiaste. (Et conséquence amusante, je suis moi-même obligé de rajouter des superlatifs en pagaille pour vous l’expliquer.)

Après, ouais, ça a aussi des aspects dont il est plus délicat de tirer quelque chose de positif. Des remarques du genre « tu ressembles à rien, aujourd’hui » ou « c’est moche, ta nouvelle coupe de cheveux », vous trouvez sans doute ça méchant… eh ben vous allez devoir vous préparer à vous en manger parce qu’un Néerlandais, ça ne lui pose aucun problème de vous dire ça. Et il ne comprendra probablement même pas si vous le prenez mal car pour lui, il n’y a aucune méchanceté là-dedans. Il vous dit simplement ce qu’il pense, c’est tout. De son point de vue, il est juste honnête. Quand on n’est pas habitué, c’est sûr que c’est dur à encaisser… mais il faut avoir en tête que lui, si vous lui rendez la pareille, il trouvera ça parfaitement normal. En fait, il appréciera même le fait que vous soyez honnête avec lui.

Et faites attention, parce que le choc culturel, ça marche dans les deux sens. Alors si vous avez quelque chose à dire à un Néerlandais sur un sujet qui vous semble délicat, ne tournez pas autour du pot : dites le. Toute circonvolution ou formule de politesse sera mal perçue. Il se dira que vous lui faites perdre son temps. Et ça, pour le coup, ça va moyennement passer.

Du point de vue d’un Français, un tel comportement est plutôt aberrant. D’où ce qu’on appelle le choc culturel. Mais si vous aviez grandi avec ça, vous sauriez qu’il n’y a aucune méchanceté derrière… alors pourquoi donc est-ce que vous le prendriez mal ?

Publicités

2 réflexions sur “Le Franc-parler Néerlandais

    • Figure-toi que j’ai pensé à toi, en écrivant ça ! Pour un Français, c’est vrai que tu es super direct. Peut-être même encore plus que moi, ce qui n’est pas peu dire. Mais je pense qu’on reste soft, comparés à beaucoup de Néerlandais.

Ici, vous pouvez tapoter un commentaire.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.